La parenté nourricière dans les placements de longue durée en famille d’accueil.Lors d’une recherche sur le parrainage en travail social j’ai découvert que le destin des parrainages organisés par l’Aide Sociale à l’Enfance se jouait souvent après la majorité des jeunes confiés, alors que, l’A.S.E n’étant plus là, les liens se renforçaient ou s’affaiblissaient. Dans certaines de ces situations, les familles de parrainages et les jeunes adultes utilisaient ensuite l’adoption simple pour voir reconnaître et symboliser la parenté créée progressivement par la parentalité domestique. Ayant travaillé dix ans dans un placement familial et ayant encore accès à cette institution, j’ai pu vérifier que ce phénomène existe aussi à la fin des mesures de placement en famille d’accueil, le plus souvent à la fin du « contrat jeune majeur » (21 ans). Une partie des jeunes reste dans les familles d’accueil, traduisant la force des liens créés. Ces liens sont alors d’ordre privé. Je me suis demandé pourquoi je n’avais jamais porté attention à ce phénomène quand je travaillais au placement familial. Je me suis rappelé qu’en dix années de réunions d’équipe (deux demi-journées par semaine, avec un travail intense d’analyse des pratiques) il n’avait jamais été question de cette réalité. Est-ce parce que cela ne regarde plus les professionnels ? Pourtant le devenir des enfants placés est une question professionnelle importante, et particulièrement dans l’année qui suit leur départ. S’agit-il alors d’un tabou ? Ma problématique de départ est donc l’écart entre cette pratique – le maintien dans la famille d’accueil de jeunes à la fin du placement officiel- et l’absence d’inscription sociale de ces pratiques. J’ai peu à peu découvert la complexité de cette question, et c’est tout d’abord l’approche anthropologique qui m’a permis de saisir des enjeux et de construire des hypothèses. Dans cette approche la première découverte est venue des travaux d’Anne Cadoret et d’Agnès Fine qui m’ont permis de saisir combien j’étais pris dans la norme d’exclusivité, de primat de la parenté biologique, que je décris plus loin ; de comprendre aussi que l’impossibilité de nommer correctement les liens issus de la parenté nourricière est en rapport avec cette norme. Ces travaux, puis ceux de Gilles Séraphin ou de Sylvie Cadole m’ont conduit à l’hypothèse d’une double interdiction qui s’oppose à ce type de parenté domestique : d’une part du fait d’une norme culturelle d’exclusivité dans laquelle un enfant ne peut être attribué qu’à un seul homme et une seule femme, ses géniteurs, et d’autre part du fait d’une norme professionnelle, qui fait que les familles d’accueil sont payées pour ne pas remplacer les parents.
Cette hypothèse suppose que l’inexistence sociale de la parenté nourricière (malgré sa réalité) est liée à la crainte que l’enfant ne soit divisé entre deux familles, et à une aporie : la mise en compétition de parentés qui sont d’ordres différents.
Les trois parentés possibles pour un enfant. Anna Freud a théorisé cette parentalité devenant une parenté sous les termes de «parenté psychologique ». Répondre aux besoins de l’enfant dans la durée, et surtout répondre à son besoin fondamental d’un lien stable avec une « figure d’attachement », transforme le donneur de soins en parent psychologique. Ce concept qui est à la base de la protection de l’enfance dans le monde anglo-saxon semble inconnu en France.
Dans un deuxième temps l’approfondissement de ma recherche m’a fait compléter l’approche anthropologique par une autre approche, plus systémique, plus proche de la logique de chacun des acteurs, quand j’ai découvert que d’une part le maintien dans la famille d’accueil ne signifie pas forcément qu’il y ait création d’une parenté durable, et que d’autre part la parenté, quand elle est créée, a des degrés[ ]. J’aboutis, actuellement, à une quadruple distinction entre :
Mes premiers entretiens mettent en lumière qu’une même situation peut passer par ces différents stades dans le temps, et qu’à l’âge adulte, il y a une remise en cause des situations dans lesquelles l’écart est trop grand entre lien privé et reconnaissance publique et légale, notamment concernant la question de l’héritage.
La dimension du temps
Date de cet article : 2008-02-02 ![]() Visage. Coupelle en céramique. |