Le lien de citoyenneté
Le lien de filiation
Le concept sociologique "utile" est le concept de socialisation, notamment primaire ; un
lien basique, non choisi, qui détermine, qui rattache à une origine sociale, de manière
grossière parfois, comme par exemple la CSP du père retenue…
C'est aussi la transmission des habitus (Norbert Elias, Weber, Bourdieu…), d'un héritage
culturel, mais c'est aussi une appartenance, un attachement (voir les psychologues sociaux),
même si pour les sociologues il est difficile de prendre en compte la dimension de
l'affectif, des émotions, des pulsions d'attachement, constitutive du lien à l'autre,
première "figure dominante" de ces liens d'attachement.
Ce lien de filiation est essentiel parce qu'il est premier ; c'est celui qui continue à
déterminer tout au long de la vie, particulièrement dans les relations amoureuses, dans les
choix amoureux.
Les ruptures du lien de filiation peuvent être diverses, comme le décès, le rejet,
l'abandon, la maltraitance, le placement.
A partir de ces ruptures, les pulsions d'attachement ne seront jamais satisfaites et
provoqueront une recherche permanente d'une "figure dominante d'attachement" à la fois
idéale et illusoire.Le risque par exemple pour un homme dans cette situation est de trop attendre de sa femme, qu'elle soit à la fois une femme et une mère, avec un risque accru d'échec.
Dans une fratrie, les relations entre frères et sœurs peuvent être à l'aune des préférences
parentales ; des destins contrastés dans une fratrie peuvent être liés aux investissements
des parents dans le cadre de la socialisation primaire.
Les conditions de la socialisation primaire sont bien décrites par Oscar LEWISS ("la vida",
"les enfants de Sanchez").
Par exemple, parmi les allocataires du RMI, 18,6% (- de 1% en population générale) ont été
placés. L'enquête réalisée par la FNARS montre des chiffres encore plus élevés.
Ces constats ne font pas causalité pour autant mais invitent à réfléchir à ces constats de
corrélation. La seule façon de définir de la causalité est de suivre des populations sur de
longues périodes et encore faudrait-il pouvoir prendre en compte tous les facteurs en jeu, la complexité des situations…
Le lien d'intégration
L'individu est mis en relation avec d'autres instances de socialisation, des rencontres
d'autres univers, comme l'école qui entre dans la catégorie des socialisations secondaires.
Il y a là un apprentissage d'autres manières de se comporter et d'autres savoirs.
Les activités de type sportives ou culturelles permettent aux enfants de s'introduire aux
choix de l'enfant, non résultante d'une obligation, d'où la question de l'intégration, qui a
ainsi une dimension de "volonté", d'un "nous" quelque peu choisi, construit par l'individu
lui-même. Ce peut être dans une dimension de faire partie d'un groupe mais aussi de ne pas
faire partie d'un autre groupe ; un choix "pour" et/ou un choix "contre"… dans un acte
d'appartenance par décision personnelle, dans une société de solidarité organique (voir
Durkheim) et dans une dynamique d'attraction/répulsion.
C'est un processus qui ne se termine pas, qui s'inscrit dans la vie professionnelle, qui
nous fait exister en tant qu'être social, c'est l'homo sociologicus qui existe par le regard
de l'autre, par la reconnaissance de l'autre, dans une construction de son identité par le
rapport à l'autre, individu et groupe.
L'individu au travail peut se sentir rejeté, non reconnu, dans un rapport à l'autre cassé
("l'ambiance est dégueulasse").
La question de la bande, de la délinquance est une forme d'intégration, constitué d'un
système normatif de référence, d'un code d'honneur à respecter qui structure un rapport aux
membres de la "bande", du groupe social ainsi constitué.
Les modes d'intégration sont différentes d'une culture à l'autre.
Les ruptures des liens d'intégration sont le chômage, l'échec scolaire, l'emprisonnement, la
retraire (A.M Guillemard ???)…
Il peut y avoir également une intégration disqualifiante, comme un emploi précaire,
incertain, à domicile…
Le lien de citoyenneté
L'appartenance à une nation relie à d'autres individus qui ont une identité commune, celle
d'appartenir à la même nation.
Ce lien est en même temps plus flou, plus abstrait, qui se détermine dans des papiers
d'identité par exemple. Il est une sorte de transcendance, de dépassement, de droits et de
devoirs.
Les devoirs du citoyen sont multiples, respect de la loi, respect des institutions…
Les droits sont également divers, comme les droits sociaux, peut-être les plus complexes et
liés en partie à la condition de salariat.
La rupture du lien de citoyenneté est par exemple la perte des papiers, quelque chose qui ne
rattache plus ; les discriminations raciales implicites qui "rejettent" le différent dans
une zone de sous-citoyenneté ; le fait de ne pas être inscrit sur les listes électorales…
Autres dimensions des ruptures de lien
Dans le travail réalisé ces d dernières années, se développe l'idée d'un enchaînement des
ruptures et ainsi de parcours de ruptures ; une rupture peut en enchaîner d'autres,
simultanément ou non… On est dans des ruptures cumulatives.
Une enquête sur la nature de la situation de l'emploi en lien avec un indice d'instabilité
conjugale montre que les personnes stables dans un emploi sont moins instables sur la
question de la conjugalité ; et plus on s'éloigne de cette stabilité professionnelle, plus
l'instabilité conjugale augmente, en particulier pour les hommes.. (Idem pour l'indice de
conjugalité).
Les chômeurs de longue durée sont moins aidés par leur famille que ceux de courte durée,et plus exclus donc… cette situation est sans doute liée à la question du don et du contre-don ; quand on n'a plus rien à donner, on ne peut plus recevoir puisque l'on a rien à rendre.
Dans les différentes ruptures, les causes objectives de rupture peuvent conduire, ou
renvoyer à des vécus subjectifs de la rupture, de souffrance, de douleur, d'angoisse.
L'objectif et le subjectif sont très intimement liés.
Les ruptures peuvent-elles être positives ? Voir F. de Singly et la notion de désaffiliation
positive par exemple. En même temps, il est important de ne pas oublier les inégalités et le
fait que chacun n'a pas les mêmes ressources pour supporter les ruptures selon son capital
culturel, scolaire etc.
La désaffiliation intervient dans ce processus de rupture, dans notamment dans les ruptures
des liens familiaux et des liens de sociabilité, en particulier le travail (voir R. Castel).
Le processus de désaffiliation et de disqualification est ainsi cumulatif, conduit à un
isolement, une exclusion du groupe social d'appartenance (ou des groupes sociaux
d'appartenance, du fait de l'effet cumulatif).
2.Les raisons des ruptures sociales
Voir l'enquête "Détresse et ruptures sociales" de la FNARS réalisée par S. Paugam.
Les résultats sur 1200 personnes montrent que plus d'1/4 des enquêtés disent avoir eu des
difficultés dans leur enfance.
Les enquêtés ont retracés leur propre trajectoire et notamment ce qui est arrivé en premier,
et ce qui a été le plus important.
En premier, dans leur interprétation, c'est la rupture du couple (15% pour les hommes, 25%
pour les femmes), puis les difficultés dans l'enfance, la perte de l'emploi.
C'est ce qui renvoie à l'affectif qui arrive en premier et ça renvoie aussi à la prise en
compte de la subjectivité des personnes dans ce qu'elles rapportent de leur parcours.
3.Les conditions structurelles de rupture
La désaffiliation ne se vérifie pas dans tous les pays, elle varie en fonction du contexte,
des sociétés, de la nature des liens sociaux en place.
On vérifie cette désaffiliation en France, plus que dans d'autres pays européens, en
particulier dans le sud de l'Europe. Le chômage n'est pas une cause de désaffiliation, il
n'entraîne pas les mêmes conséquences et dépendent des conditions de structuration du lien
social ; on est plus aidé par la famille quand on est chômeur de longue durée par exemple
dans certains pays comme l'Italie, l'Espagne, la Grèce.
Les mécanismes de la protection sociale sont très différents et montrent que les pays où la
désaffiliation est moins grande sont les pays où les aides publiques sont moins structurées.
Les solidarités familiales sont moins sollicitées et du coup sont moins mobilisables.
En France, on attend que l'état prenne en charge ces difficultés…
En Italie, le chômage des jeunes est un chômage d'attente non problématique.
Le sens donné à la rupture est différent suivant les cultures et pour l'analyse, on doit
tenir compte des conditions structurelles d'émergence de ces ruptures.
Les représentation évoluent aussi dans le temps. Les enquêtes sur la pauvreté faites en 1970
et aujourd'hui ne sont pas identiques. Les concepts doivent donc être datés. Les mêmes mots
peuvent exprimer des réalités différentes.
La notion de pauvreté en est un bon exemple.
4.L'analyse de la disqualification sociale
Qu'est ce qu'il y a de plus dans la disqualification sociale par rapport à la rupture des
liens sociaux ???
Il y a une stigmatisation individuelle par un statut attribué à une personne par les autres.
Il y a intériorisation d'une image négative de soi, une perte de confiance en soi, une
augmentation de l'anxiété.
En plus de la perte de lien, il y a une affectation de l'individu dans ce qu'il est, au plus
profond de lui.
Pour exister, il leur faut retourner le sens de cette situation (enquête sur les anciens
domestiques de ferme, thèse de Paugam). Il leur faut résister au stigmate, le retourner,
rechercher une nouvelle valorisation de soi, comme par exemple l'investissement d'une
identité parentale, d'un militantisme…
Ce sont aussi des mécanismes de défense, de survie.
L'isolement total conduit à la "psychotisation", au recours à l'imaginaire, à l'invention de
sa vie…
Les dimensions de la disqualification s'incrivent dans un processus en quatre temps :
1.La rupture du lien social
2.La stigmatisation
- d'abord la fragilité
- puis la dépendance
- puis la rupture
3.Enfin la perte d'intégration
4 L'assistance maintient alors le lien social.
Conclusion
La disqualification n'est pas un concept universel ; elle est liée à des conditions
structurelles d'émergence comme :
- la dégradation du marché de l'emploi
- les liens sociaux instables et fragiles, notamment les solidarités familiales
- la protection sociale est non universelle, catégorielle, où les pauvres sont pris
en charge de façon éclatée, dans une logique de statut et non de besoin
Il se doit en même temps d'être complété par d'autres concepts pour prendre tout son
sens".
LIRE :
"Les pauvres" de Zimmel, PUF